Des jours et des nuits dans la forêt
Aranyer Din Ratri
Réalisation : Satyajit Ray
Casting : Sharmila Tagore, Kaberi Bose, Simi Garewal, Soumitra Chatterjee
Scénario : Satyajit Ray
Type de film : Fiction, Répertoire
Pays : Inde
Année : 1970
Durée : 116 mn
Version : VOST
Sortie nationale : 17/03/1993
Ashim, Hari, Sanjoy et Shekhar, amis trentenaires de la classe moyenne de Calcutta, partent en villégiature dans la forêt de Palamou. Sans réservation, ils s’installent dans un bungalow dont ils soudoient le gardien, espérant ainsi profiter de ce cadre idyllique à la lisière des bois. Bientôt, ils rencontrent trois jeunes femmes des environs : la mystérieuse Aparna et sa belle-sœur Jaya, ainsi qu’une travailleuse pauvre d’une tribu locale, Duli. Entre jeux de séduction, errances et nuits d’ivresse, chacun des comparses voit bientôt vaciller ses certitudes les plus intimes…
Derrière l’apparente légèreté d’un marivaudage estival, adapté d’un roman de l’écrivain d’avant-garde Sunil Gangopadhyay, Des jours et des nuits dans la forêt se révèle une œuvre d’une finesse et d’une modernité incroyables, dans laquelle Satyajit Ray explore avec humour et mélancolie les thèmes de l’identité, de l’immaturité masculine, des caprices du désir et du choc entre citadins et nature.
Outre sa remarquable maîtrise du rythme, des contrastes et des silences, célébrée chez Satyajit Ray dès La Trilogie d’Apu (1955-1959) ou Le Salon de musique (1958), ce qui frappe en premier lieu dans ce film de 1970 – trop souvent oublié lorsqu’on récapitule les chefs d’œuvre du maître indien –, c’est l’acuité du regard de moraliste que porte le cinéaste sur la masculinité bourgeoise et ses zones d’ombres, refoulements et faux-semblants. Un regard qui, par-delà les décennies et les distances, s’avère d’une justesse et d’une contemporanéité toujours époustouflantes.
Les quatre célibataires insouciants au centre du film embrassent en effet tout le spectre de la virilité commune. Ce groupe, à la fois soudé et hétérogène, Ray l’observe avec une ironie bienveillante, comme une bulle prête à éclater. Entre eux, ces hommes conservent leur identité urbaine et leur camaraderie, tour à tour turbulente, roublarde et paresseuse ; mais l’irruption des femmes dans leur petit univers va bientôt faire craquer ce vernis et surgir leurs fragilités intimes.
Face à cette masculinité indécise, attachée à sa propre immaturité par un orgueil de façade, les trois figures féminines du film dévoilent des qualités profondes dont l’absence n’apparaît, par contraste, que plus criante chez les hommes. Aparna, Jaya et Duli, bien que très différentes, s’inscrivent chacune pleinement dans le monde, avec leur passé, leurs fêlures, leurs histoires – là où la masculinité semble ne pouvoir que faire semblant, sauver les apparences. La belle Aparna, incarnée par Sharmila Tagore, se révèle comme la figure centrale de cet ancrage féminin : éduquée et indépendante, elle décline avec humour les perches romantiques que lui tend Ashim, répondant à ses avances avec une intelligence et une sérénité qui le désarçonnent. De même, quoique socialement aux antipodes, Duli, jeune femme tribale presque réduite en esclavage, observe d’un œil goguenard, presque altier, l’intérêt muet que lui manifeste Hari – partageant néanmoins silencieusement avec lui un goût apparent de l’intensité et des alcools forts !
Au fond, ce que Ray nous fait éprouver à travers son film, c’est l’impossibilité d’une rencontre authentique entre ces hommes et ces femmes ; non par fatalité, mais par asymétrie. En cela, ce film magnifique, aux accents parfois rohmériens, n’est pas sans évoquer Une partie de campagne (1946) de Jean Renoir, laissant le spectateur empreint d’une même douce et poignante mélancolie pour les parenthèses amoureuses – et leurs promesses évanouies.



