Hors Satan

Réalisation : Bruno Dumont
Casting : David Dewaele, Alexandra Lemaitre, Aurore Broutin
Scénario : Bruno Dumont

Type de film : Fiction
Pays : France
Année : 2011
Durée : 110 mn

Sortie nationale : 19/10/2011

CINE RENCONTRE
Jeudi 15 octobre à 20:00 à Montpellier.

Séance unique dans le cadre du colloque Vrais errants et faux nomades : penser, montrer et dire l’itinérance des hommes et des États dans les mondes eurasiatique et américain (XVe-XXIe siècles), suivie d’une discussion animée par Adrien Valgalier, professeur en cinéma à l’Université Paul Valéry.
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Dès les premières images, superbes, du lumineux, troublant et sépulcral nouveau chef d’œuvre de Bruno Dumont, on ne peut s’empêcher de penser à l’Angelus de Millet et ses deux personnages recueillis sur la plaine désolée, dans la douceur du crépuscule au-dessus de leur maigre récolte. Nous sommes face à une étendue vide et dunaire, doucement vallonnée, celle de la Côte d’Opale, quelque part entre Calais et Boulogne-sur-Mer. Même si deux personnages, simples et radicalement faits l’un pour l’autre, vont illuminer le film, ce qui est au centre du récit, omniprésent, c’est bien ce paysage du Nord de la France qu’affectionne particulièrement Bruno Dumont, qui y vit. Déjà L’Humanité mettait en avant le paysage, en l’occurrence celui de la Flandre intérieure, que le héros, torturé par l’émotion, parcourait désespérément, à vélo ou à pied, pour tenter d’évacuer son angoisse.

Mais la plaine côtière de Hors Satan, qui impose aux hommes le respect voire le recueillement, la spiritualité naissant naturellement du choc provoqué par la splendeur de la nature, est hantée par Satan. Et un homme errant, vagabond mutique, vivant de peu sinon de rien, à la belle gueule nordique burinée par le vent marin, va rectifier le mal, rectifier au sens argotique : éliminer à coup de chevrotine ou d’un bon coup de gourdin, assurant le pouvoir judiciaire et exécutif, s’imposant à tour de rôle ange exterminateur, exorciseur ou guérisseur, tels les guérisseurs / sorciers que les paysans allaient encore voir il y a un siècle. On ne saura trop si c’est un envoyé de Dieu aux méthodes un peu radicales (que ce soit quand il dézingue à tout va ou quand il copule violemment avec une routarde un peu nymphomane pour faire sortir d’elle le malin dans un spasme orgasmique) ou simplement un homme à la sainteté vengeresse. En tout cas il va se faire l’ange protecteur d’une jeune fille diaphane, lumineuse et sombre, vierge gothique des bords de mer, abusée par un beau-père qui ne l’emportera pas au paradis. L’homme refusera tout contact charnel avec sa protégée, bien que de toute évidence ces deux solitaires bouleversants aient tout pour s’unir.

La force du cinéma de Bruno Dumont est de ne répondre à aucun classement, aucune attente prévisible, même s’il est traversé par des obsessions récurrentes : le bien et le mal, le sacré, la puissance de la nature… Mais au plan narratif, on ne sait où on est : conte philosophique, spirituel et social, imprégné de la religiosité d’un Claudel ou d’un Bernanos, ou thriller plongeant peu à peu dans le fantastique, évoquant la folie du Horla de Maupassant au fur et à mesure que le film avance jusqu’à une apothéose très très gonflée.
Formellement, Dumont radicalise son épure. Les personnages sont peu nombreux et franchement taiseux, les dialogues sont réduits à l’extrême. Mais les expressions et regards de ces gens de la terre sont si forts que l’on s’en passe bien. Il abandonne quelque peu les longs plans séquences qu’on avait pu admirer dans L’Humanité pour un montage plus tendu, il alterne gros plans sur les visages si particuliers, les gueules inoubliables de ces acteurs semi-professionnels qu’il affectionne et formidables plans en scope qui rappellent que l’homme n’est qu’un petit élément de mère nature. Le cinéma de Dumont, il faut s’y plonger avec l’inconscience de l’attrait pour le mal ou le bien et crier « Satan m’habite ! » (titre d’un excellent porno des années 70). Pour citer Gérard Lefort dans Libération : « Hors Satan ne croit en rien, mais Dumont a la foi : la foi du cinéma, dont la fonction primale est de faire des miracles. »

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