Soudain
All of a sudden
Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi
Casting : Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka, Kodai Kurosaki, Jean-Charles Clichet, Marie Bunel
Scénario : Ryūsuke Hamaguchi et Léa Le Dimna
Récompenses : Festival de Cannes 2026 – Prix d’interprétation féminine pour le duo Virginie Efira / Tao Okamoto
Type de film : Fiction
Pays : France, Japon
Année : 2026
Durée : 195 mn
Version : VOST
Sortie nationale : 05/08/2026
On n’en revient toujours pas : trois heures et des poussières qui passent comme dans un rêve. C’est même presque trop court, on en redemanderait. Une telle maîtrise, une telle fluidité, une telle évidence pour raconter des choses à la fois simples et essentielles, nous faire partager les sentiments troublants et complexes de deux magnifiques héroïnes du coin de la rue, esquisser les réflexions hésitantes, à peine didactiques, d’une pensée en marche, filmer la délicatesse cotonneuse de l’aube après une nuit de veille, la douceur d’un massage apaisant sur un corps usé… c’est infiniment précieux.
Qu’on se le dise, car ce n’est pas si fréquent : le cinéaste japonais Ryūsuke Hamaguchi réussit parfaitement le dépaysement de son cinéma singulier, inimitable, depuis son archipel du Soleil levant jusqu’à notre vieille France. Il y déploie avec grâce un de ces récits amples et harmonieux dont il a le secret – on lui doit les époustouflants Drive my car (2021), Contes du hasard et autres fantaisies (2022), Le Mal n’existe pas (2024)… L’écriture, fine et ciselée jusque dans les silences, se conjugue merveilleusement avec les longs travellings presque aériens qui nous invitent dans la douce complicité qui éclôt entre Mari, la metteuse en scène japonaise en représentation à Paris (Tao Okamoto), et Marie-Lou, la directrice d’EHPAD profondément humaniste en proie au doute (Virginie Efira). Et on est instantanément happé par cette histoire de coup de foudre / d’amitié, évidente, intense, qui les réunit trop fugacement. Car Mari, enjouée et lumineuse, porte comme en étendard son amour de la vie, sa soif de découvertes et d’émotions, alors même qu’elle se sait condamnée à plus ou moins brève échéance par la maladie. Car pour Marie-Lou, devenue presque accidentellement cadre médicale, puis directrice d’une maison de retraite un peu atypique au cœur de Paris, la mort est d’une certaine façon au cœur d’un engagement professionnel tout entier consacré à la permanence du soin – au sens le plus large. De l’accompagnement humain, au-delà des gestes techniques : elle s’efforce de former toute son équipe à la prise en compte des personnes plutôt qu’à la prise en charge de patients, pour les remettre au centre du fonctionnement de l’institut qui les accueille, leur accorder le temps, l’attention et la considération que requiert leur dignité – une approche qui sonne à nos oreilles comme une évidence mais qui semble anachronique dans notre monde moderne, à des années-lumières des méthodes de « management » imposées dans tous les secteurs de la société, y compris la santé, y compris la prise en charge de la vieillesse, par la religion du « rendement » des politiques capitalistes – dites libérales. L’approche prônée par Marie-Lou, philosophique, clinique, politique, a été conceptualisée dans les années 1980 sous le beau nom de « l’Humanitude » (on le retrouve dans les écrits, entre autres, d’Albert Jacquard et de Jacques Testart). Prendre conscience de son appartenance à l’espèce humaine à part entière et sans exclusion – c’est un projet qui résonne fortement en Mari, l’autrice, la scénographe japonaise, dont le travail avec l’extraordinaire comédien Goro Kiyomiya ausculte les frontières poreuses entre l’art et la réalité, le désordre mental et la « normalité » – et le sens politique de leurs représentations. En embrassant avec une sérénité contagieuse tous ces éléments d’une gravité essentielle – la vie, la mort, l’amour, le soin, la politique, l’humanitude –, en faisant dialoguer les langues (français, anglais, japonais) avec une fluidité déconcertante, ce diable de Hamaguchi réussit le tour de force de tresser une fable intimiste d’une invraisemblable douceur. C’est sidérant. C’est beau, sublimement beau. Et comme de juste, les comédiennes sont bouleversantes.



