La Providence et la Guitare
Réalisation : João Nicolau
Casting : Clara Riedenstein, Pedro Inês, Salvador Sobral
Scénario : João Nicolau, Mariana Rigardo
Type de film : Fiction
Pays : Portugal
Année : 2026
Durée : 125 mn
Version : VOST
Sortie nationale : 19/08/2026
Léon étire les traits de son visage puis entame, dans le plus grand sérieux, un cabotinage au lyrisme suranné. Les mots ne lui viennent pas et la douce voix d’Elvire lui souffle la suite de sa tirade boursouflée. Nous entrons ainsi dans la vie du couple Berthelini, amants, poètes, musiciens, acteurs et bien sûr rêveurs. Peu importe le talent, ils ne sont pas là pour la renommée, l’art est pour eux le moteur d’une vie d’idéalistes. Certes, les finances vont mal et leur statut d’artistes itinérants ne leur attire pas que de la sympathie, mais ils parviennent à exister sans se plier aux diktats d’une vie ronflante et bien comme il faut. Aujourd’hui, ils doivent se produire au Café des Triomphes de la Charrue, mais pour cela, il leur faut l’autorisation du commissaire qui, malgré l’après-midi déjà bien entamé, demeure introuvable. Quand bien même il daignerait réapparaître, l’homme n’a cure des saltimbanques et préfère s’occuper de la pesée du beurre et des autres petits plaisirs que lui procure son statut d’illustre mandataire de l’ordre public.
La trame principale du récit provient dans les grandes lignes de la nouvelle du même nom de Robert Louis Stevenson. João Nicolau (John From, Technoboss…) y intègre des éléments chers à son cinéma, comme cette petite touche de fantastique – la « malédiction des yeux rouges » – dont il parsème l’intrigue. Autre fantaisie de l’auteur : de rapides incartades dans un Portugal contemporain pour y suivre des musiciens au bord de la séparation pendant une tournée promotionnelle. Ces digressions ne sont pas sans évoquer un autre grand cinéaste portugais, Miguel Gomes (Tabou, Les Mille et une nuits) : la proximité entre les deux cinéastes va au-delà de leur nationalité commune, puisque Nicolau est crédité comme monteur sur le court métrage Redemption (2013) de Gomes et qu’il apparait déjà comme acteur dans le premier long métrage du cinéaste, La Gueule que tu mérites (2004).
Dans ses rares entretiens, Nicolau parle « d’un film d’acteurs, sur des acteurs ». Bien entendu, le sujet est par essence une mise en abyme du métier de comédien. Mais la place accordée aux interprètes passe également par le dispositif d’une mise en scène très picturale, caractéristique du cinéaste. Ses œuvres précédentes évoquaient déjà le maniérisme d’un Roy Andersson (Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence) ou du plus populaire Wes Anderson (La Vie aquatique, The Grand Budapest Hotel). Si Nicolau prend un soin maniaque à sculpter son cadre, c’est pour en faire un somptueux écrin que les comédiens viennent habiter de leurs gestes et surtout de leurs voix. Musicien de formation, le réalisateur a toujours inclus dans ses mises en scène des passages chantés, qui s’intègrent ici très naturellement au récit. L’auteur définit son film comme un « divertimento », terme qui désigne une composition musicale pour un petit nombre d’instruments, généralement brève et de ton léger. Une expression qui caractérise bien l’esprit du métrage, où l’interaction entre les acteurs passe régulièrement par le chant.
À la manière des spectacles des Berthelini, le film passe d’un registre à l’autre : la comédie, le musical et le drame rocambolesque s’enchaînent et mettent en lumière les dilemmes moraux des personnages. Comment convaincre un futur banquier de s’engager sur les chemins hasardeux de la vie d’artiste ? Est-il possible qu’une chanson puisse semer les graines de la révolte ?
Le visionnage de La Providence et la guitare procure, comme tous les films de Nicolau, une sensation de liberté grisante. L’auteur ne s’embarrasse d’aucune norme, proposant une succession de toiles à la fois simples et raffinées qui font éclore un réjouissant spectacle à l’esprit gentiment libertaire. Une proposition de cinéma à contre-courant qui réaffirme l’importance, toujours plus actuelle, d’un art sans compromission.



